À Lyon, on ne dit pas “le funk”. On dit “la funk”.
Article signé
Par Belgacem Ben Mokdad
Historien de la funk lyonnaise

À Lyon, ce n'est pas une faute de français.
Ce n'est pas non plus une expression inventée récemment.
On dit “la funk”.
Derrière ce féminin se cache en réalité une histoire musicale beaucoup plus précise qu'il n'y paraît. Une histoire de générations, de vinyles, de boîtes à rythmes, de synthétiseurs et surtout d'une période qui a profondément marqué les Lyonnais : les années 80.
Lyon Capitale de la Funk® n'a pas inventé cette façon de parler. Son rôle est aujourd'hui de mettre en lumière, structurer et transmettre l'histoire qui permet de comprendre pourquoi elle existe.
Car pour comprendre pourquoi Lyon dit « la funk », il faut d'abord comprendre qu'entre le funk des années 70 et la funk écoutée massivement dans les années 80 et 90, le son avait changé.
Avant « la funk », il y avait le funk
Revenons aux années 70.
James Brown, George Clinton, Parliament-Funkadelic, The Meters et toute une génération d'artistes installent les fondations du funk.
La basse.
La batterie.
Les guitares rythmiques.
Les cuivres.
Le groove.
Une musique encore très organique, jouée par des groupes et directement héritée de la soul et du rhythm and blues.
Ça, c'est du funk.
À Lyon aussi, cette première génération écoute cette musique.
Les disques de 1977, 1978 ou 1979 appartiennent encore à cette période où le funk conserve largement cette identité sonore.
Les anciens écoutent du funk parce que la funk, telle qu'elle va être connue ensuite à Lyon, n'est pas encore arrivée.
Au début des années 80, quelque chose change.
1980-1981 : le son bascule
Les synthétiseurs existaient évidemment avant les années 80.
Mais le début de cette décennie marque une accélération majeure de leur présence dans les productions musicales.
Et un instrument symbolise particulièrement cette évolution : le Roland Jupiter-8.
Le Jupiter-8 est officiellement commercialisé en 1981.
Mais cette date est importante à préciser : avant sa commercialisation officielle, le Jupiter-8 était déjà mis à la disposition de certains groupes de funk dès 1980, qui commençaient à l'exploiter dans leurs productions.
Cela compte dans cette histoire.
Parce que la transformation du son ne commence pas le jour où une machine arrive officiellement dans les magasins. Les artistes expérimentent déjà. Les productions évoluent déjà.
Et une nouvelle esthétique est en train de naître.
Au même moment, les boîtes à rythmes prennent elles aussi une place de plus en plus importante.
La TR-808 de Roland apparaît dès 1980.
Puis les séquenceurs, les nouvelles machines électroniques et, quelques années plus tard, le MIDI bouleversent encore davantage la manière de produire la musique.
Le groove ne disparaît pas.
Il se transforme.
La basse rencontre les synthétiseurs.
Les batteries acoustiques côtoient les boîtes à rythmes.
Les arrangements deviennent plus électroniques.
Le disco, la soul, le funk et la pop commencent à se croiser autrement.
C'est l'époque du boogie, de l'électro-funk et d'une funk beaucoup plus synthétique.
Et c'est précisément ce son que toute une génération lyonnaise va adopter.
C'est là que commence « la funk »
À Lyon, cette distinction n'a jamais eu besoin d'être décidée autour d'une table.
Elle s'est faite naturellement.
Les générations précédentes avaient grandi avec du funk.
Puis arrivent les disques du début et surtout du milieu des années 80.
Le cœur des années 80
Des productions beaucoup plus électroniques, très boogie, où les synthétiseurs et les boîtes à rythmes occupent désormais une place centrale.
Dans la mémoire musicale portée aujourd'hui par Lyon Capitale de la Funk®, ce sont notamment ces années qui constituent le cœur du répertoire associé à “la funk”.
Ce n'est donc pas simplement le même funk avec un article féminin devant.
C'est aussi une manière de désigner une période et une couleur musicale précises.
Une funk plus électronique.
Plus synthétique.
Très boogie.
À la croisée du funk, du disco, de la soul et de l'électro-pop.
Une génération arrive alors que tous les disques existent déjà
Lorsque la génération suivante grandit dans les années 90, elle n'arrive pas au début de l'histoire.
Elle a déjà tout derrière elle.
Les vinyles de 1983 sont là.
Ceux de 1984 aussi.
Puis 1985.
1986.
1987.
Les morceaux ont circulé.
Les collections existent.
Les cassettes permettent de recopier et de transmettre les titres.
Quelqu'un qui découvre le funk en 1978 découvre forcément les morceaux progressivement, au fil de leur sortie.
Mais celui qui grandit dans les années 90 peut découvrir en quelques années tout un catalogue construit pendant la décennie précédente.
Et ce catalogue est très marqué par le boogie, les synthétiseurs, les boîtes à rythmes et l'électro-funk.
Cette génération va donc grandir avec ce son déjà installé.
Et ce son-là, à Lyon, elle va l'appeler :
la funk.
« La Funk comme on disait »
Cette façon de parler n'est pas une reconstruction récente.
En 2011, le Lyon Bondy Blog publie le témoignage d'un Lyonnais racontant sa jeunesse musicale.
Une phrase est particulièrement révélatrice :
« le Funk (la Funk comme on disait) »
La suite du témoignage est tout aussi intéressante.
Lorsqu'il évoque les puristes, l'auteur renvoie aux grandes racines américaines du funk, à James Brown, George Clinton ou The Meters.
Mais lorsqu'il raconte la musique de sa génération, il parle surtout du son des années 80, des boîtes à rythmes et des synthétiseurs.
C'est précisément cette différence que Lyon Capitale de la Funk® remet aujourd'hui en lumière.
D'un côté, les racines du funk.
De l'autre, cette évolution des années 80 devenue “la funk” dans le vocabulaire lyonnais.
On ne parle donc plus simplement de masculin ou de féminin.
On parle de deux repères musicaux et générationnels.
Lyon est restée fidèle à cette funk des années 80
C'est un élément essentiel pour comprendre cette histoire.
Les tendances musicales changent.
Les générations changent.
De nouveaux styles apparaissent.
Mais à Lyon, cette musique des années 80 continue d'être écoutée.
Les disques restent dans les collections.
Les titres continuent de circuler.
Les passionnés les font découvrir.
Puis ceux qui les découvrent les transmettent à leur tour.
C'est cette continuité qui compte.
Car une musique peut connaître le succès pendant quelques années puis disparaître progressivement des habitudes d'écoute.
À Lyon, cette funk-là n'a jamais complètement disparu.
Elle est restée présente dans les mémoires, les collections et les habitudes musicales de plusieurs générations.
« Time to Move » résume presque toute cette histoire
S'il fallait choisir un morceau pour comprendre ce que Lyon appelle « la funk », il serait difficile de trouver meilleur exemple que Time to Move de Carmen Clayton.
Le titre est enregistré à Detroit en 1984.
Il appartient pleinement à cette génération de productions américaines du milieu des années 80.
Boogie.
Électro-funk.
Synthétiseurs.
Groove électronique.
Il possède précisément les caractéristiques de cette funk que Lyon va tant aimer.
Le morceau traverse ensuite l'Atlantique.
Il circule.
Il est enregistré sur cassette.
Il passe dans les voitures.
Dans les soirées.
Dans les collections.
Puis il traverse les générations.
Des décennies plus tard, Time to Move conserve toujours une place particulière à Lyon.
On peut même le résumer ainsi :
Time to Move, c'est l'hymne national de la funk à Lyon.
Pas parce que le morceau a été créé ici.
Il a été enregistré à Detroit.
Mais parce que les Lyonnais l'ont adopté, conservé et transmis jusqu'à lui donner une seconde histoire.
Une histoire lyonnaise.
Lyon n'a pas inventé la funk. Lyon a choisi sa funk.
C'est probablement la nuance la plus importante.
Lyon n'a pas inventé le funk.
Cette musique est née aux États-Unis.
Lyon n'a pas inventé le synthétiseur.
Lyon n'a pas inventé le boogie.
Mais parmi toutes les époques de cette musique, les Lyonnais se sont particulièrement approprié celle du début et du milieu des années 80.
Cette période où la funk devient davantage électronique.
Cette période où les synthétiseurs prennent une place essentielle.
Cette période où les boîtes à rythmes transforment le groove.
Cette période où le funk rencontre plus fortement le boogie, la soul, le disco et l'électro-pop.
C'est cette funk-là qui marque profondément plusieurs générations lyonnaises.
Et c'est elle qui permet de comprendre pourquoi, ici, le féminin est devenu si naturel.
Lyon Capitale de la Funk® met aujourd'hui cette histoire en lumière
Pendant des années, les Lyonnais ont utilisé cette expression sans nécessairement chercher à l'expliquer.
« La funk. »
Tout simplement.
La culture existait avant que son histoire soit structurée.
Lyon Capitale de la Funk® n'a donc pas inventé l'expression.
Les Lyonnais disaient déjà “la funk”.
Le rôle de Lyon Capitale de la Funk® est aujourd'hui différent : faire découvrir au plus grand nombre pourquoi les Lyonnais disent “la funk” et non simplement “le funk”.
Réunir les périodes.
Les sons.
Les vinyles.
Les artistes.
Les témoignages.
Les générations.
Et remettre dans l'ordre une histoire longtemps transmise essentiellement par ceux qui l'ont vécue.
Le funk des années 70.
Le basculement technologique du début des années 80.
Le développement du boogie et de l'électro-funk.
Les vinyles américains du milieu des années 80.
La génération des années 90 qui récupère tout cet héritage.
Puis la transmission jusqu'à aujourd'hui.
Pris séparément, chacun de ces éléments raconte une partie de l'histoire.
Réunis, ils permettent enfin de comprendre pourquoi Lyon dit “la funk”.
Le funk avant. La funk ensuite.
On pourrait presque résumer cette histoire en quelques dates.
1977, 1978, 1979 : le funk.
Une musique encore très organique, profondément reliée à la soul, au groove et aux racines américaines du genre.
Puis arrive le tournant des années 80.
Synthétiseurs
Boîtes à rythmes
Boogie
Électro-funk
Puis les vinyles de :
Le cœur des années 80
Une nouvelle génération lyonnaise adopte ce son.
Une autre génération en hérite dans les années 90.
Et une expression reste :
la funk.
Alors, le funk ou la funk ?
Pour parler du genre musical dans son ensemble, le funk existe évidemment.
Mais à Lyon, lorsque l'on parle de cette culture particulière, de ce son des années 80, de ces vinyles et de cette histoire transmise entre les générations, la réponse est différente.
C'est la funk.
Une différence qui ne vient pas seulement d'un article placé devant un mot.
Elle vient d'un son.
D'une époque.
D'une génération.
Et d'une ville qui ne l'a jamais oublié.
Alors, si vous entendez un Lyonnais dire :
« J'écoute de la funk »
ne le corrigez pas.
Demandez-lui plutôt quel morceau.
Il y a de fortes chances que toute une histoire commence.
À Lyon, on ne dit pas “le funk”. On dit “la funk”.
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